La grossesse modifie le cerveau de femmes ! (#5)
Le cerveau se remodèle profondément pendant la grossesse. Une étude publiée dans Nature Neuroscience en 2024 l'a documenté pour la première fois, semaine après semaine.
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Partie 1 — Se scanner soi-même, semaine après semaine
Elizabeth Chrastil est neuroscientifique. Elle étudie la mémoire et la navigation spatiale à l’université de Californie à Irvine. En 2021, elle a décidé de devenir enceinte par fécondation in vitro, et presque simultanément, de faire de sa propre grossesse un objet d’étude scientifique.
Ce qui a suivi est inhabituel dans la littérature médicale : pendant deux ans, de trois semaines avant la conception jusqu’au deuxième anniversaire de son enfant, Chrastil a subi 26 sessions d’imagerie par résonance magnétique. À chaque visite, des prélèvements sanguins mesuraient ses concentrations d’estradiol et de progestérone. Elle était à la fois chercheuse et sujet d’étude, co-autrice de l’article et participante à l’expérience.
Cette approche porte un nom dans les laboratoires de neuroimagerie : le “precision imaging”, ou imagerie de précision. Plutôt que de comparer des groupes de femmes enceintes à des groupes témoins, on suit une seule personne avec une résolution temporelle très fine, semaine après semaine. La FIV a rendu la méthode encore plus précise : elle permettait de connaître avec exactitude la date de l’ovulation, de la conception et l’âge gestationnel à chaque scan.
Les résultats ont été publiés en novembre 2024 dans Nature Neuroscience, sous la direction de Laura Pritschet et Emily G. Jacobs, qui coordonnent le laboratoire Jacobs à l’université de Californie à Santa Barbara.
La limite de cette conception est évidente : un seul individu, une seule grossesse, une femme blanche de 38 ans en bonne santé. Les autrices le reconnaissent sans détour. Mais elles soulignent aussi que les modifications observées dépassent de loin la variabilité cérébrale normale mesurée chez des personnes non enceintes suivies sur des durées comparables. Ce n’est pas du bruit statistique.
Partie 2 — Un cerveau qui rétrécit pour mieux fonctionner
Les résultats sont saisissants. Pendant toute la durée de la grossesse, le volume de matière grise a diminué dans 80 % des 400 régions corticales analysées. L’épaisseur corticale a suivi le même mouvement. Les régions les plus touchées incluent le lobe pariétal inférieur, le cortex préfrontal, l’insula et le cortex somatosensoriel, soit des zones impliquées dans l’attention, la perception corporelle et le traitement social.
Le terme “rétrécissement” mérite d’être nuancé. Les chercheuses proposent que ces réductions reflètent une forme de “fine-tuning” neuronal, un élagage synaptique piloté par les hormones stéroïdiennes, comparable à ce qui se produit à l’adolescence. Le cerveau se reconfigure. Des études antérieures avaient montré que l’amplitude de ces changements dans les zones liées à la cognition sociale prédit la force du lien d’attachement maternel.
Le tableau est plus nuancé en dessous du cortex. Dans la substance blanche, les faisceaux de fibres nerveuses ont au contraire gagné en intégrité microstructurale pendant les deux premiers trimestres, avant de revenir à leur niveau de base après l’accouchement. Cette amélioration transitoire de la connectivité concerne notamment le corps calleux, le faisceau longitudinal inférieur et le faisceau fronto-occipital inférieur, des voies qui relient les centres de traitement émotionnel et visuel. Elle était invisible dans les études qui se contentaient de comparer l’avant et l’après-grossesse, sans regarder ce qui se passe dedans.
L’hippocampe, structure clé pour la mémoire et la navigation spatiale, a lui aussi rétréci, avec une précision inédite : les sous-régions CA1, CA2/CA3 et le cortex parahippocampique ont été touchés de manière non linéaire, avec des dynamiques propres à chacune.
Deux ans après l’accouchement, une partie des changements persistait. D’autres, comme l’amélioration de la substance blanche, avaient disparu. La grossesse laisse des traces durables dans le cerveau maternel, dont certaines pourraient protéger contre le vieillissement cérébral, selon des données épidémiologiques citées dans l’article.
Ce travail ouvre des questions que la science maternelle a longtemps négligées. Une femme sur cinq souffre de dépression périnatale. Les troubles neurologiques comme l’épilepsie, la migraine ou la sclérose en plaques évoluent différemment pendant la grossesse. Comprendre comment le cerveau se transforme, semaine après semaine, est un préalable à comprendre pourquoi ces trajectoires divergent d’une femme à l’autre.
Source
Nature Neuroscience : Neuroanatomical changes observed over the
course of a human pregnancy, 2024 (lien)





