Le pardon est une stratégie égoïste
Le fait de pardonner n'est pas un acte désinteressé, il a une autre fonction un peu plus caché.
Le pardon serait un sommet moral, un geste noble qui élèverait celui qui l’accorde au-dessus de ses propres blessures. Cette représentation presque héroïque est assez répandue et mérite d’être mise à l’épreuve.
La nouvelle lecture du pardon, à la lumière des connaissances scientifiques contemporaines sur le fonctionnement psychique, le montre moins comme une vertu que comme un mécanisme de régulation. Cette relecture déplace profondément la signification du pardon, considéré comme désintéressé. Le désintéressement étant une valeur héroïque dans nos sociétés imprégnées par le catholicisme, le socialisme, etc.
En réalité, lorsqu’un individu est blessé ou trahi, le cerveau ne tourne pas la page. Il réactive au contraire les souvenirs douloureux. Il entretient la colère et le ressentiment dans une boucle de rumination. Ces derniers, liés au stress et à la vigilance, maintiennent notre corps dans un état de stress prolongé : la production de cortisol augmente, la fatigue psychique s’installe, l’équilibre mental se fragilise.
Pardonner, c’est donc une manière de passer à autre chose. Mais surtout, ne pas passer à autre chose revient dès lors à entretenir ce calcul irrationnel qui, avec le temps, devient coûteux pour soi-même bien plus que pour l’autre. Pardonner, c’est donc couper court, se donner bonne conscience en se sentant sage et s’assurer de la fin du cycle de la rumination, réduire des affects négatifs et permettre la libération des ressources psychiques mobilisées à tort.
Le pardon n’est donc pas d’abord un acte tourné vers autrui, ni une forme d’absolution morale. En ce sens, pardonner est d’abord une démarche orientée vers soi. Il ne répare pas nécessairement la relation, n’efface pas la faute, ne rend pas l’injustice acceptable. Il permet avant tout de ne plus subir durablement les effets d’un événement passé. C’est donc tout à fait correct de le qualifier d’égoïste. Il s’agit d’une stratégie de préservation, d’un ajustement destiné à protéger ses propres ressources.
On peut voir sous un angle d’évolution et d’adaptation avec l’hypothèse suivante : dans des environnements où la coopération conditionne la survie, la capacité à apaiser les conflits aurait favorisé la stabilité des liens. Le pardon aurait ainsi permis d’éviter des cycles de représailles coûteux et de maintenir des interactions nécessaires.
L’action humaine, même présentée comme morale ou désintéressée, reste profondément ancrée dans des déterminants biologiques et psychologiques. Le pardon n’échappe pas à cette logique. Cela peut paraître comme une explication moins séduisante. Mais qu’est-ce qui est le plus important entre une belle histoire et la vérité ?
Source : Épisode sur l’égoïsme – Podcast “Choses à Savoir”




