Pourquoi le Droit est une condition de la civilisation ? (#2 Entretien avec Stéphane Geyres)
Nous avions évoqué le lien entre la liberté et la civilisation lors de notre précédent entretien. Nous aborderons cette fois le Droit comme principal garant de la liberté et sa nécessité.
INTRODUCTION
Mehmet C. : Bonjour Stéphane Geyres, je suis ravi de vous recevoir pour notre deuxième entretien consacré à un outil millénaire utilisé par plusieurs civilisations dans le monde : le droit.
Nous avions réalisé notre premier entretien sur la nécessité de la liberté pour construire une civilisation, que j’invite nos lecteurs à lire (ici). Si j’ai décidé de parler de ce sujet c’est que je perçois les libertariens comme des théoriciens du Droit, mais avec une casquette de réformateur. Je considère également que cet outil puissant mérite la pleine considération de l’ensemble du spectre libéral.
PARTIE I : Le Droit comme fondement de l’ordre civilisationnel

1. Lorsque nous parlons de civilisation, la plupart des gens entendent un processus long, spécifique à une aire culturelle. On parle de civilisation dès lors que l'on perçoit les fruits de celle-ci : abondance alimentaire, sécurité dans les rues, prospérité, technologie avancée, un bon système de santé, des édifices, etc. Vous avez une définition plus rudimentaire : la civilisation serait une zone où le principe de non-agression est respecté.
Pourquoi ne pas y inclure d'autres éléments ?
Personnellement, j’ai tendance à trouver des symptômes de la décivilisation, comme une empathie déplacée accordée aux criminels, aux occupants ou aux envahisseurs plutôt qu’à leurs victimes.
Tout d’abord, je tiens à vous remercier pour cette seconde sollicitation, avec de plus un sujet général de première importance à notre époque – il suffit de voir les guerres qui nous entourent pour s’en convaincre – d’autres m’objecteront une « menace culturelle ». S’agissant de la civilisation, je ne crois pas avoir parlé de « définition » en ces termes. Si je devais la définir, je dirais que la civilisation est un « processus (suffixe ‘-isation’) qui aboutit au, ou développe le, caractère civil d’une population, culture, ou ‘nation’ » - sachant que ‘nation’ est un mot que je n’aime guère. Cela me semble assez limpide. Remarquons que cette définition, qui ne met l’accent que sur la ‘civilité’, n’implique rien directement en termes de ces ‘fruits’ que vous avez énumérés.
La question centrale étant la civilité, le Principe de Non-Agression vient tout naturellement comme fondement, que ce soit pour un libertarien, tout comme partout dans l’histoire où la ‘civilité’ fut une valeur cardinale.
Je crois que l’erreur de beaucoup rappelle « la vitre cassée » de Bastiat – ce qu’on voit, et ce qu’on ne voit pas. Les ‘fruits’ listés sont ce qu’on voit quand on pense à la civilisation. Mais on oublie d’y voir dessous la civilité du PNA, qui pourtant se retrouve dans tous les textes anciens. Mais pour expliquer les fruits, il suffit de rester chez Bastiat : la civilité est la précondition à la Liberté, qui est la précondition à la prospérité, à la libre entreprise et donc au développement technologique.La relation avec ‘les fruits’ existe, mais n’est pas directe : elle est indirecte. Hoppe emploie lui aussi le terme de « décivilisation », et il l’emploie lui aussi dans une logique de processus. Pour lui, la démocratie provoque la décivilisation, parce qu’elle n’embarque pas la civilité du PNA. Tout au contraire, elle détruit peu à peu tous les rares vestiges de civilité…
2. Avant de prendre la forme d’articles comme nous le connaissons, le droit s’exprimait surtout sous forme de récits implicites religieux, qui servaient à mobiliser les adeptes, à promouvoir des valeurs, à les cadrer moralement en leur attribuant des droits et des devoirs. L’exemple des Dix Commandements, un étalon de principes, illustre cette formalisation progressive de règles explicites. C’est pourquoi autant de croyants appellent à un retour à la théocratie, associé à l’ordre.
Peut-on alors considérer que des formes de droit existaient déjà, bien avant leur institutionnalisation ?
Pour un libertarien qui a lu et assimilé H-H. Hoppe, la réponse est un ‘oui’ sans la moindre hésitation ou nuance. Oui, il y a toujours du – le –droit chez les Hommes, parce que ce qui a caractérisé l’Homme à travers les âges, c’est de s’être différencié, distancié de l’animal en préférant échanger avec l’Autre plutôt que se détruire mutuellement. Hoppe est célèbre pour son Axiome de l’Argumentation, qui formalise exactement cela. Nous préférons, en général, hors criminels, négocier avec notre prochain plutôt que directement l’agresser. Cela, nous le faisons depuis la nuit des temps. Là fut le début de La Civilisation.
Je pense pour ma part qu’il y a un sens très profond à cet égard dans les ‘Écritures’ d’une part, vous les avez évoquées, mais aussi dans une autre forme d’héritage ancien. Vaste débat, hors sujet ici, je le donne pour simple ouverture, je suis convaincu que La Grande Pyramide – et d’autres sites – est un signe qui nous est transmis de cette lointaine histoire. Car pour la concevoir et la bâtir, il fut clairement nécessaire que l’économie, la prospérité y fussent en place. Donc Le Droit.
3. Le Droit, entendu au sens large, ne semble pas se limiter à la seule loi. Dans de nombreux espaces privés, ce sont des règles internes qui encadrent concrètement les comportements : règlements intérieurs en entreprise, conditions générales d’utilisation ou de vente sur les sites web, contrats entre particuliers. À cela s’ajoutent des normes sociales plus diffuses, comme les usages ou certaines règles de politesse, qui participent aussi à structurer les interactions.
Dès lors, faut-il considérer que le Droit dépasse la seule loi pour englober un ensemble plus large de règles organisant la vie en société ?
Il me semble que vous faites une confusion, en ne faisant pas assez le distinguo entre Droit et droit, entre Droit et loi. Comme libertarien, et dès ma première réponse ci-dessus, je différencie très nettement le Droit, ou droit naturel, du droit positif, synonyme de loi et législation.
Le droit naturel est légitime, car consenti par essence et dynamique ; le droit positif ne l’est pas, pour la raison inverse. Ainsi le libertarien conteste intégralement toute la législation pour exiger le retour au seul droit naturel, celui qui repose sur la Non-Agression. Avec cela en tête, il devient assez simple de vous répondre.
Oui, très clairement, le Droit dépasse la loi, et ceci en qualité comme en quantité, si je puis dire. Il y a d’abord le droit fondamental, le PNA, puis les contrats entre propriétaires du sol, puis entre eux et les divers résidents. Vient ensuite la foule des contrats entre personnes, morales et/ou individus. Sans oublier les règlements des nombreux associations, clubs, entreprises etc. On va bien plus loin que la loi en espace relationnel couvert. Et pourtant il n’y a, contrairement à la loi, aucune coercition, aucune force qui impose ces textes. Plus de Droit et moins de lois, c’est plus de justice, de prévisibilité et de Liberté.
4. On peut difficilement nier l’importance du Droit : il existe et s’est affirmé partout où ont émergé de grandes civilisations. Nous héritons notamment des Romains, véritables praticiens et producteurs de droit, dont l’ordre juridique puise dans un substrat religieux : dans la Rome archaïque, le ius (droit humain) et le fas (droit divin) sont étroitement imbriqués, les premiers dépositaires du savoir juridique étant des prêtres, en particulier les pontifes, réunis autour du Pontifex Maximus. La publication de la Loi des Douze Tables marque une inflexion majeure en rendant le droit public et accessible, rompant avec le monopole sacerdotal et amorçant un lent processus de différenciation entre droit et religion, sans jamais aller jusqu’à une séparation totale.
À vos yeux, que nous dit cette généalogie romano‑religieuse du Droit sur sa fonction profonde dans une civilisation, et quelles leçons devrions‑nous en tirer pour penser aujourd’hui la place du droit dans nos sociétés contemporaines ?
Avec tout le respect que je vous dois, je pense que cette « généalogie » ne nous apprend que peu de choses, et cela parce que vous prenez l’histoire à l’envers. Pour m’expliquer, je vais faire une digression.
Dans un livre qu’il a sorti il n’y a que quelques mois, aux Éditions John Galt, mon ami Romain Jégouic retrace les grandes lignes de la penséelibertarienne au long des siècles. Ce qu’il en dégage, c’est un invariant et une émergence. Sans surprise, l’invariant, c’est le PNA, qui a traversé les soubresauts de l’histoire jusqu’à nous. L’émergence, c’est la formalisation du Droit naturel et son intégration dans une doctrine complète et surtout cohérente. Autrement dit, il a fallu beaucoup de temps aux hommes, trop longtemps contraints voire aveuglés par les états, tels les Romains, pour prendre conscience et conceptualiser la Liberté et son Droit naturel.
Cette digression pour répondre que ce n’est pas d’un regard en arrière vers un passé de coercition que nous pourrons tirer des leçons sur la place du Droit, car il n’y avait pas sa vraie place. Rome n’était pas La Civilisation, comme Libéralie pourra l’être. Au contraire, ces époques anciennes, dont certains mélancoliques font à tort grands cas, souffraient de barbarie comme nous en souffrons encore – même si les raisons en sont bien différentes – Néron et son incendie fut-il un civilisé ou un barbare ? Peut-il nous inspirer ? L’esclavage romain peut-il être une référence culturelle de nos jours et demain ? J’ai donc plutôt envie de conclure ma réponse sur un aphorisme connu de l’après Grande Guerre : « Plus jamais ça ! » Voilà ce qui devrait, je crois, nous inspirer. Plus jamais la barbarie de l’état, quelle qu’en soit et quelle qu’en ait été la forme. La place du droit devrait être la place du Droit. L’État de droit devrait être remplacé par l’état de Droit. Voilà la vraie leçon à tirer.
5. Selon Hans-Hermann Hoppe, il existerait une corrélation entre le niveau de développement d’une société (civilisation) et une préférence temporelle longue. Le Droit peut-il favoriser cette dynamique, en garantissant la stabilité des règles, la protection contre l’arbitraire et la sécurité des biens, permettant ainsi aux individus de se projeter dans le long terme dans leurs projets ?
Permettez-moi quelques remarques liminaires. Tout d’abord, attention aux abus de langage. Le Droit ne favorise rien en soi. Le Droit ne favorise la dynamique que dans la mesure où les mécanismes sociaux en place – les fameuses fonctions régaliennes – sont opérants (ce que seul un libre marché peut assurer). C’est probablement une évidence, mais je préfère être bien clair, pour la suite. Par ailleurs, dans son « Démocratie », au premier chapitre, Hoppe ne parle pas de « corrélation », ce ne serait pas praxéologique. Il explique et démontre – votre conditionnel est donc malpropre – la tendance bivalente inéluctable existant entre civilisation et préférence temporelle. Bivalente en ce sens que le Droit sécurise et incite à voir plus loin.
Ce faisant, voyant plus loin, on voit l’intérêt personnel et social à conserver le Droit et la Civilisation. Les deux vont de pair. Autrement dit, pour vous répondre et en résumé, le Droit, naturel, est une condition nécessaire et suffisante à la Civilisation et à une basse préférence temporelle, càd à la vision et au développement de long terme. D’ailleurs, au chapitre 10, il donne sa vision du seul véritable conservatisme, qui est celui que je viens de brosser : le conservateur a compris que conserver le Droit est la condition du maintien de la civilisation. Christian Michel renchérit, d’ailleurs, ainsi : « Le seul Bien commun, c’est le Droit. L’Intérêt général, c’est de le conserver. ».
PARTIE II : Le Droit, certes, mais de quelle nature ?
1. Dans une société totalement libre, vous dites, « Ce n’est pas une autorité qui fait le droit qui nous concerne, mais nous-mêmes qui le faisons. ». Je laisse de côté ici l’hypothèse des grands propriétaires, que votre description semble écarter. En revanche, l’histoire montre combien le droit édicté par une autorité peut être détourné au service de ses propres intérêts.
Comment éviter cet écueil ?
Je ne vois pas bien où j’écarterais les « grands propriétaires », ni quel problème ils poseraient. Il faut probablement revenir à votre première hypothèse : on se suppose « dans une société totalement libre », ce que je désigne par Libéralie. Et je maintiens, en Libéralie, le droit est fait par qui est légitime à le faire, càd par chaque propriétaire, par « nous ». Car être propriétaire, cela ne veut pas dire « posséder », comme le pense le gauchiste moyen, mais « être légitime à décider que faire » de l’objet de la propriété. Si je suis propriétaire d’une maison, je suis seul légitime à la vendre, à y entrer ou à la transformer. Nul ne peut valablement me le contester, par définition. Il est donc logique que le droit résulte des décisions des seules personnes légitimes à décider, càd des propriétaires.
Ce n’est pas plus compliqué que cela, Libéralie. Et je précise, il n’y a pas d’exception au modèle. La seconde hypothèse embarquée dans Libéralie, c’est que le PNA y règne – je pèse le choix de ce mot. Dans un monde de PNA, le « grand propriétaire » n’est en rien différent du « petit ». Au contraire, le Droit est précisément conçu pour protéger « les faibles » - car je présume que c’est l’opposition « fort » face à « faible » que vous avez à l’esprit.
Enfin, à supposer que l’Histoire puisse « montrer » quoi que ce soit, sinon des faits particuliers, je ne vois pas bien comment elle pourrait montrer le scénario que vous envisagez, car il est impensable dans une Libéralie. Le droit n’y est pas « édicté », car le droit n’y est fait que de contrats, libres et négociés. Même un « grand propriétaire » n’y « édicte » pas le droit. Il ne peut que négocier des contrats avec des partenaires ou des clients, qui sont libres de refuser de faire affaire – càd faire du droit – avec lui. Il peut y être une « autorité » morale, parce qu’il est forcément un entrepreneur qui a su accumuler du capital, donc qui a su rendre beaucoup rendre service, mais ce statut d’autorité morale ne lui octroie aucun privilège pour autant. Autrement dit, je ne vois pas à quels « écueils » vous pensez.
2. Le droit est tellement utile, même les mafias l’utilisent : « Le Kanun » (canon) de la mafia albanaise, code d’honneur, loi du silence… Même si c’est aussi pour l’image, on ne peut pas imaginer une grande mafia sans règles internes.
J’avoue ne pas bien cerner l’objet de cette question. S’agissant des mafias, on peut certainement parler de règles, voire de lois, mais on ne peut certainement pas assimiler ces codes au Droit d’une Libéralie. Pour la raison simple qu’un « droit » qui autoriserait la violence violerait le PNA et donc le Droit naturel.
Certes, « on ne peut pas imaginer » quelque société que ce soit « sans règles internes », mais aucun libertarien sérieux n’envisage la société libre « sans règles internes ». Un homme libre vit toujours sur un sol – ou une eau – qui appartient à quelqu’un, et ce quelqu’un aura établi les règles en vigueur en cet endroit. Libéralie est une anarchie, pas une anomie. La différence avec notre monde démocratique, c’est que ces règles ne sont imposées par personne et à personne. Elles se négocient toujours.
3. Que révèle l’accumulation croissante de lois dans une société ? Est-ce le symbole d’un déclin via une « hypertrophie législative » ? Peut-on y voir le risque d’affaiblir la lisibilité du droit, son effectivité et, in fine, la sécurité juridique ?
C’est une excellente question, merci, qui appelle à deux réponses radicalement inverses l’une de l’autre. Prenons tout d’abord la société démocratique actuelle. Dans cette société, en effet, plus de loi rime avec moins de Droit. La logique est la suivante. Prenons l’état de la législation à une date quelconque. Supposons le régalien bien faire son travail. La criminalité est donc contenue, les intérêts économiques ont donc trouvé un équilibre. Arrive alors une nouvelle loi. Il n’y a que deux cas : soit elle change ce qui fait un crime ; soit elle intervient dans l’économie et change l’équilibre des intérêts ou la charge fiscale / de la dette / de l’inflation. Dans le premier cas, des criminels deviennent soudain innocents ou des innocents deviennent criminels.
Dans le second, le seul cas bénéfique correspond à une libéralisation, au moins partielle, de l’économie – motivation très rare dans un contexte démocratique où le clientélisme pousse au socialisme. En synthèse, il est très improbable que la loi nouvelle améliore la situation antérieure. Hoppe explique qu’au contraire, ce processus glisse inéluctablement vers une emprise toujours plus forte du communisme dans la société. La production de législation est un signe de déclin et de décivilisation.
Faisons une analyse comparable pour Libéralie. Lorsqu’un nouveau contrat est signé par Dupond et Dupont, il n’affecte pas la situation de toute la communauté, il n’affecte que Dupond et Dupont. De plus, il les affecte toujours chacun en mieux, car sinon, rien ne les aurait obligés à signer ce contrat. La production de contrats est un signe de progrès. Imaginons une France libre, de 70 millions de personnes. Si chacun signe dans sa vie 10.000 contrats, on arrive à 700 milliards de « lois » qui pourtant ne dérangent strictement personne, puisque toutes sont librement consenties. À comparer aux quelques 400.000 lois en vigueur qui forment un enfer législatif imposé à chacun de nous, enfer qui empire chaque fois que le pouvoir législatif exprime son arbitraire. On voit le contraste fort entre les deux scénarios, et je crois que la réponse est claire : ce n’est pas le nombre de « lois » qui importe, c’est leur légitimité et le consentement explicite de ceux qui sont touchés.
4. À l’époque monarchique dans la Rome antique, la coutume est la principale source du droit. Encore aujourd’hui il peut constituer une source d’ordre naturel. La culture est d’ailleurs tellement puissante que l’on parle de soft power.
Faut-il renoncer au droit coutumier ?
Bien au contraire, il faut renoncer à la législation et ses 400.000 lois pour revenir à un droit naturel ancré dans les cultures locales. Mais attention à ne pas imaginer que le droit a la culture comme « source ». Le droit en Libéralie étant contractuel, sa source est d’abord dans les besoins des personnes. Il n’y a pas de « collectif agissant » en Libéralie, telle « la culture », ou « la nation », pas plus que dans la réalité.
5. Les défenseurs du droit sont parfois qualifiés, de manière péjorative, de « légalistes ». Leurs détracteurs estiment que le droit, à lui seul, ne suffit pas à instaurer l’ordre ni à garantir une société viable.
Dans quelle mesure cette critique vous paraît-elle fondée ?
Je pense qu’une fois encore, nous n’avons pas, ni avec ces « légalistes », ni avec ces « détracteurs », la même compréhension de ce qu’on met dans le terme de « droit ». Si l’on se met dans l’hypothèse du droit au sens de la législation démocratique, ce que je pense qui est entendu dans cette question, j’ai plutôt envie de rejoindre les « détracteurs ». Car même à supposer que la législation serait la meilleure possible – doux rêve – il demeurerait que l’assurance du droit confiée à un régalien en monopole est par essence vouée à l’échec.
On ne peut espérer qu’un monopole soit efficace au point de « garantir » quoi que ce soit, sinon corruption et gaspillage. Mais si l’on se place dans le cas du droit naturel, donc strictement contractuel, la question de la garantie est aussitôt traitée, car assurer la bonne exécution d’un contrat est dans l’essence même de son écriture et de sa signature. Les moyens font partie des termes, ou des engagements, et chacun des cocontractants à intérêt à y veiller.
Ainsi, l’ordre émerge de proche en proche par suite des contrats qui se signent entre la multitude des entreprises, associations et individus. Reste la question de la « société viable ». Qu’est-ce qu’une société viable ? Je pense qu’elle doit être juste, prospère et en paix. Tout le contraire du potentiel d’une démocratie, donc. La question de la justice est facile : le respect du PNA et des contrats est au cœur même de Libéralie. La prospérité n’est pas plus difficile : la Liberté est la condition nécessaire et suffisante à la liberté économique. Quant à la paix, Libéralie a deux avantages majeurs sur le monde actuel : sans pouvoir politique, elle ne peut jamais partir en guerre ; attaquée, elle dispose d’une puissance socio-économique inaccessible en proportion au monopole régalien, pour lui donner les moyens de se défendre.
PARTIE III : L’application du droit
1. Pour qu’il soit respecté, le droit s’est souvent appuyé sur une forme de légitimité supérieure (ex. Droit divin). On peut miser plutôt sur l’intérêt bien compris des individus à respecter le droit : en un sens, si deux propriétaires ne s’attaquent pas, c’est qu’ils n’ont aucun intérêt à déclencher une escalade. Mais cette logique suffit‑elle face à des personnes irrationnelles ou qui ont peu à perdre ?
Ne faut‑il pas malgré tout une forme de dissuasion, une menace crédible en cas de non‑respect du droit ?
Clairement, la dissuasion est indispensable. En Libéralie, elle prend forme de plusieurs façons complémentaires. Le crime n’y demeure pas impuni. Il ne se paye pas par le confort de la prison, mais par la dette – incontournable – envers la victime. Cette dette inévitable, d’un montant en rapport aux dommages infligés, peut suffire à dissuader le crime. De plus, tout malfaiteur voit sa réputation sociale fortement ternie, parfois jusqu’au point où plus personne ne voudra avoir affaire à lui, pour éviter les risques. Ce qui veut dire réduire fortement ses chances de survie, dans un monde de forte division du travail. Voilà qui devrait faire réfléchir avant de laisser sa barbarie s’exprimer.
Enfin, les plus récalcitrants ou les plus indésirables seront tout simplement poussés hors de Libéralie – c’est le fameux « physical removal » de Hoppe. Je mets de côté le caractère improbable du « qui ont peu à perdre » dans une Libéralie : en Libéralie, il n’y a pas de pauvres ; tout le monde a sa prospérité et sa liberté à perdre, lorsqu’il choisit le côté obscur...
2. Les juristes insistent souvent sur plusieurs exigences : l’effectivité de la loi (une norme qui peut réellement être appliquée), sa véritable normativité (des règles claires, opératoires, et non de simples proclamations symboliques), sa justiciabilité et son applicabilité concrète (la possibilité, pour un individu, d’invoquer effectivement cette norme devant un juge ou un arbitre), ainsi que, plus récemment, le principe de proportionnalité (des mesures adaptées, nécessaires et proportionnées au but poursuivi).
Dans un ordre sans État central, ou dans une société fortement décentralisée, comment garantir ces exigences ?
La réponse est très simple, elle est évidente dès qu’on pense à sortir de la logique de la législation. Tous ces critères sont également des critères de qualité d’un contrat, ou de la justice qui doit être rendue. Les premiers ayant intérêt à assurer cette qualité au mieux sont les deux parties contractantes. Et de même, les juges-arbitres ont intérêt à produire les meilleurs verdicts et accords de jugement possibles. Toutes ces exigences sont donc naturellement prises en compte, parce que l’intérêt bien compris y pousse, dans toutes les situations.
Une autre manière de le voir consiste à inverser et revenir au monde actuel. Dans ce monde, le législateur n’est pas celui qui subit ou négocie la loi qu’il écrit. Le policier n’est pas celui qui subit le crime. Le juge n’est pas celui qui risque les conséquences d’un verdict injuste. Les « exigences » de la question sont le reflet de ces déficiences. En Libéralie, elles sont sans objet, parce qu’il n’y a pas de gouvernement.
3. L’isonomie est souvent comprise, à tort, comme une égalité « en tout droit ». Or vous rappelez qu’il est normal que certains aient plus de droits que d’autres dès lors qu’ils les ont acquis légalement : dans un quartier pavillonnaire, si j’achète la terrasse de mon voisin, puis celle d’un autre, il est logique que je puisse jouir d’un territoire plus étendu. En réalité, l’isonomie renverrait plutôt à l’égalité devant la justice, c’est‑à‑dire à l’application impartiale des mêmes règles.
Les libéraux, et a fortiori les libertariens, défendent cette forme d’isonomie, une justice « aveugle » qui crée de bonnes incitations dans la vie courante, là où les socialistes cherchent plutôt un autre étalon d’égalité, celui de l’égalité des chances, qui est une chimère.
Peut‑on dire que ce déplacement d’étalon génère, selon vous, de mauvaises incitations ?
Je tiens tout d’abord à rectifier un point, pour la clarté : les libertariens ne défendent aucune forme d’égalité, certainement pas l’isonomie, ni même une justice « aveugle ». À cet égard, la devise libertarienne que je propose est « Liberté, Inégalité, Concurrence ». Les libertariens défendent la justice, au sens du retour à la situation de droit antérieur, car cette situation, pacifique et harmonieuse, était supposée juste et légitime. Aucune forme d’égalité dans cette vision de la justice.
Ceci clarifié, abordons les deux « étalons », l’étalon libéral et l’étalon socialiste, celui qui a l’estomac dans les talons. En effet, le libéral aspire à « l’égalité devant le droit ». Le libéral ayant renoncé à « l’égalité du droit pour tous », cela signifie « l’égalité des procédés de justice ». C’est avec ce souci d’égalité qu’on finit par envoyer tout le monde en prison au lieu de dédommager les victimes. Quant au socialiste, il faut l’excuser. Comme dirait Hayek, « si le socialiste comprenait l’économie – càd la vie en société – il ne serait pas socialiste ». On ne peut guère espérer d’un individu qui voit de l’exploitation dans un contrat de travail qu’il comprenne la justice.
Pour vous répondre, le libéral se trompe car il se focalise sur le comment de la justice, au lieu de la voir comme le retour au Juste. Le socialiste se trompe car il pense que l’économie peut être injuste, alors que le politique qu’il chérit comme solution est le pire des criminels. ✸
Si vous avez aimé ce contenu, veuillez le partager !
Chez L’humain, le travail est mené avec une rigueur journalistique, avec le respect des règles déontologiques telles que décrites dans la Charte de Munich. Un journal qui respecte l'intelligence de ses lecteurs.









