Et si communiquer ne nécessitait plus de connexion Internet ? C’est le principe de Bitchat, une application de messagerie qui entend s’affranchir des infrastructures traditionnelles de communication. Son fonctionnement repose sur une technologie relativement simple : le Bluetooth. Mais son utilisation en réseau permet d’aller beaucoup plus loin qu’un simple échange entre deux téléphones.
À l’origine du projet, on retrouve Jack Dorsey, cofondateur de Twitter, une plateforme qui n’a pas brillé sous sa direction par son respect de la liberté d’expression. Présentée en juillet 2025 comme un projet expérimental, l’application a progressivement gagné en visibilité. Elle s’est notamment fait connaître dans plusieurs pays confrontés à des restrictions d’accès à Internet.
Un réseau qui n’appartient à personne
Le principe tient en une phrase : chaque téléphone devient une antenne. Bitchat repose sur le Bluetooth Low Energy et sur un réseau maillé, le mesh network. Un message part d’un appareil, saute vers le voisin le plus proche, puis vers le suivant, jusqu’à son destinataire. Ses concepteurs annonçaient au lancement une portée théorique d’environ 300 mètres par chaîne d’appareils.
Plus les utilisateurs sont nombreux, plus le réseau s’étend. Chaque appareil émet, reçoit et relaie à la fois. Il n’y a pas de serveur central, pas d’opérateur, pas de compte, pas de numéro de téléphone, pas d’adresse électronique. L’identité se résume à une paire de clés cryptographiques générée sur l’appareil.
Les messages privés sont chiffrés de bout en bout avec le protocole Noise. Les téléphones qui servent de relais transportent un pli scellé dont ils ignorent le contenu. Le code est public, placé dans le domaine public, et consultable sur GitHub par quiconque sait le lire.
Pour un gouvernement, cette architecture pose un problème inédit. Il n’y a pas de siège social à perquisitionner, pas de dirigeant à convoquer devant une commission d’enquête, pas de centre de données à débrancher. Il n’existe aucun opérateur à qui une autorité pourrait ordonner une coupure. Restent les magasins d’applications, dernier goulet d’étranglement. Et encore : sur Android, l’application se transmet directement d’un téléphone à l’autre, sans connexion ni boutique.
La technologie avait déjà fait ses preuves ailleurs. Au Népal en septembre 2025, lors des restrictions visant les réseaux sociaux. En Jamaïque pendant l’ouragan Melissa. En Ouganda et en Iran lors des coupures de janvier 2026. Partout, le même scénario : l’État ferme les tuyaux, les citoyens en posent d’autres.
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Quand l’État s’en prend au code
Certaines capitales ont déjà tranché. Au printemps, Apple a retiré Bitchat de l’App Store chinois à la demande de l’Administration du cyberespace. La Chine étant la Chine, personne ne s’en est étonné.
L’Inde, elle, se présente comme la plus grande démocratie du monde. En juillet, alors que les téléchargements explosaient dans le pays, le centre de coordination contre la cybercriminalité du ministère de l’Intérieur a ordonné à GitHub de retirer trois dépôts de code liés à l’application. Délai accordé : trois heures. L’ordre invoquait l’article 79(3)(b) de l’IT Act de 2000 et la règle 3(1)(d) des IT Rules de 2021.
Le détail mérite qu’on s’y arrête. L’injonction ne visait aucun message, aucune publication, aucun contenu illicite identifié. Elle visait la capacité même du logiciel à fonctionner sans serveur et sans Internet. Autrement dit, un programme était jugé coupable de ce qu’il rendait possible. L’Internet Freedom Foundation, principale organisation indienne de défense des libertés numériques, a qualifié l’ordre d’« inconstitutionnel et autoritaire ».
Début octobre, Apple a achevé le travail en retirant Bitchat de son App Store indien à la demande du ministère de l’Électronique et des Technologies de l’information. Jack Dorsey s’en est plaint sur X, oubliant que son Twitter avait lui-même bloqué des comptes en Inde, à la demande du gouvernement, pendant la fronde paysanne de 2021.
Le résultat est connu d’avance. GitHub n’a pas donné suite publiquement, les dépôts sont restés accessibles, et des copies du code circulaient déjà ailleurs. On ne retire pas du domaine public un logiciel versé dans le domaine public. On peut seulement en rendre l’accès un peu plus pénible pour ceux qui respectent la loi.
Le procès en anarchie
Les reproches adressés à Bitchat ne viennent pas seulement des chancelleries. Certains critiques lui font un procès simple : pas de compte, pas de vérification, pas de filtre, donc pas de modération. L’outil serait ouvert à tous les abus, une arme entre les mains de groupes qui n’ont rien de libéral.
L’argument a le mérite de la franchise. Il a aussi un précédent illustre : on l’a opposé au téléphone, au fax, à la photocopieuse, au chiffrement et à Internet lui-même. Toute technologie qui permet aux gens de se parler sans passer par un guichet permet aussi aux malfaiteurs de se parler. Le pillage d’un magasin reste un délit, avec ou sans application, et la police n’a pas attendu le Bluetooth pour l’établir.
La modération suppose un modérateur, c’est-à-dire un centre. Bitchat a été conçu précisément pour ne pas en avoir. Exiger qu’il filtre revient à exiger qu’il cesse d’exister. Il n’y a d’ailleurs ni algorithme de recommandation, ni fil personnalisé, ni mécanique de viralité. Un message porte à quelques centaines de mètres. Les emballements que l’on prête aux plateformes de vidéos courtes supposent une amplification que la messagerie ne fournit pas. On peut difficilement accuser un talkie-walkie de faire le buzz.
Reste la signature. Une partie de la droite n’a pas oublié le Twitter de l’ère Dorsey, l’article du New York Post sur l’ordinateur de Hunter Biden bloqué en 2020, le bannissement de Donald Trump en 2021, avant que le rachat par Elon Musk ne change la donne. La méfiance est fondée, mais un outil se juge sur son architecture. Celle de Bitchat a une vertu que Twitter n’avait pas : personne n’y tient le bouton, pas même son créateur.
Le vrai point faible
Passons sur la rumeur complotiste, apparue sur X, d’un financement de la CIA par une cascade de fondations américaines.
Parlons d’une faiblesse concrète, que l’application reconnaît elle-même. « Les métadonnées sont la partie la plus faible de cette conception », admet son livre blanc. Les messages sont chiffrés, mais pas la présence de l’appareil. Chaque téléphone diffuse un identifiant stable et la liste de ses voisins, ce qui permet à un observateur équipé de le suivre dans le temps. Les photos et messages vocaux reçus sont stockés sans chiffrement.
Une correction est en chantier, et aucun audit externe complet n’a encore été mené. Pour un utilisateur ordinaire, la nuance est mince. Pour un opposant à Téhéran, elle peut être décisive.
Reste que c’est Bitchat qui publie la liste de ses propres faiblesses. Rares sont les messageries propriétaires qui en font autant.
Informations pratiques
Bitchat est gratuit sur iOS et Android. Elle doit être installée avant une coupure : une boutique d’applications inaccessible ne délivre rien. Sur Android, l’application peut se partager directement entre deux téléphones. Un triple appui sur le logo déclenche le mode panique, qui efface clés, favoris et historique. Le réseau ne fonctionne qu’avec d’autres utilisateurs à proximité.
Site officiel : bitchat.free
Code source : github.com/permissionlesstech/bitchat
Sources
TechCrunch : India’s move against Jack Dorsey’s Bitchat sparks legal debate
Solutions Numériques : un chiffrement solide, des métadonnées à découvert
Coin Edition : Bitchat et les coupures d’Internet en Inde Le code ouvert ne garantit pas la sécurité, mais il interdit de mentir sur l’insécurité.


