Vincent Lapierre à Ceuta : ce qu'on apprend sur l'invasion migratoire africaine
Officiellement plus de soixante-dix mille personnes dans une ville de quatre-vingt-trois mille habitants. Vincent Lapierre est allé voir ce qu'il en restait une fois les caméras parties.
Il est 22 heures quand la caméra se met en marche. Le reporter, Vincent Lapierre, arrive de Gironde, où il filmait les incendies. Il enchaîne sans transition sur Ceuta, dix-neuf kilomètres carrés de territoire espagnol accrochés à la côte marocaine, quatre jours après le début de la plus grosse crise frontalière de l’histoire de l’enclave.
La directrice de son hôtel lui a expliqué la géographie du moment : le centre touristique est calme, plus on descend vers la digue, plus ça chauffe. Il descend vers la digue. C’est tout l’intérêt de ce qu’il rapporte, et c’est ce qui le sépare des reportages tournés depuis la place principale.
Une frontière qui s’ouvre le jour de la Fête du Trône
Le 30 juillet 2026, jour anniversaire de l’intronisation de Mohammed VI, la barrière cède. Pas sous la pression : elle s’ouvre. Des dizaines de milliers de personnes franchissent la ligne à pied le long du rivage et surtout à la nage, en contournant les digues du Tarajal et de Benzú. Le ministère espagnol de l’Intérieur avance d’abord 60 000 entrées, puis plus de 70 000 au plus fort de l’épisode. Des chiffres non officiels parlent de plus de 100 000 migrants illégaux. Ceuta compte 83 000 habitants.
La date n’a rien d’un hasard de calendrier, et le contexte non plus. Le 20 juillet, Pedro Sánchez se rendait à Alger, capitale rivale que Rabat surveille de près. Le 8 juillet, le Tribunal Supremo espagnol confirmait que la loi n’autorise pas les « devoluciones en caliente », les renvois immédiats, pour les immigrés illégaux entrant à la nage à Ceuta et Melilla. Madrid venait de perdre son seul outil de dissuasion qui dysfonctionnait déjà. Beaucoup d’Espagnols pensent donc que c’était le plan souhaité par le gouvernement. Trois semaines plus tard, la digue était contournée par des dizaines de milliers. En effet l’appel d’air avait été fait par Sanchez qui donne un grand nombre de papiers aux immigrés et là il venait d’ouvrir les portes.
Quelques jours plus tard, de grandes manifestations espagnoles clament l’arrêt de l’immigration et refusent la légitimité du pouvoir de Sanchez. On entend des slogans comme « Sanchez fils de p*te ». Des slogans qui montrent que le seuil de l’inacceptable était franchi. Remettons les choses dans le contexte. On se doute bien qu’avec la « Reconquista » (Reconquête des Espagnols des territoires occupés par les Arabes), les Espagnols n’ont pas le même rapport à l’immigration qu’en France car ils sont à la frontière de l’Afrique, en quelque sorte c’est eux qui prennent les coups en premier en cas d’invasion. Une guerre qui a duré de 711 à 1492 ! Des terres durement reprises donc. Les Espagnols savent cela car ils apprennent la Reconquista à l’école et ont des fêtes où ils reconstituent la Reconquista avec des gens déguisés en guerriers arabes et espagnols.
Un précédent est connu. En mai 2021, après l’accueil en Espagne du chef du Front Polisario Brahim Ghali, une dizaine de milliers d’immigrés illégaux avaient franchi la même frontière en quarante-huit heures, contrôles marocains subitement relâchés. Sánchez lui-même a qualifié l’épisode de 2026 d’« attaque » et de « violation de l’intégrité territoriale de l’Espagne », mais il n’a pas appris de son erreur ou, pire, il a appris la leçon, il veut donner les papiers à un maximum de personnes. Ce qui confirme le fait qu’il s’en fiche à peu près de cette invasion migratoire, c’est le fait qu’il ait publié quelques jours après les événements, pendant que l’invasion continue, une vidéo où il fait des recommandations musicales pour l’été sur ses réseaux sociaux. Le ton est donné. Même les journaux de masse ont perçu cela comme une insulte envers les Espagnols de Ceuta.
« C’est eux qui ont voulu qu’on passe. »
Le reportage de Vincent Lapierre commence avec une séquence qui donne le ton, et elle vient de ceux qui ont franchi la ligne. Assane, Sénégalais, raconte face caméra.
« Lorsqu’on est arrivé, la barrière marocaine était complètement ouverte, on a foncé. Mais eux, ils faisaient semblant, ils lançaient des gaz lacrymogènes et autres. Mais c’est eux, parce que ça fait longtemps que la frontière est là. Donc si on passe, c’est parce que eux, ils ont voulu qu’on passe. »
Il détaille ensuite le mécanisme, et c’est là que le témoignage devient précieux. Parti à la nage en faisant le grand tour pour éviter les gaz, il est récupéré en mer par la marine marocaine. Celle-ci ne le ramène pas au Maroc. Elle le dépose à la frontière espagnole. « Ils nous ont amenés jusqu’aux frontières pour nous dire que voilà, vous pouvez y aller. C’est eux qui nous ont aidés. » Côté espagnol, ajoute-t-il, les militaires l’ont accueilli d’un « Bienvenue, allez-y ».
Autrement dit, la marine d’un État tiers a convoyé des étrangers jusqu’à la limite du territoire européen et les a invités à la franchir. Ce n’est pas une défaillance de contrôle. C’est un transport organisé.
Rédouane, un Marocain francophone arrivé cinq jours plus tôt, confirme l’autre bout de la chaîne : « Il y avait un accord entre l’Espagne et le Maroc pour que les gens puissent ressortir sans laisser-passer. » La frontière s’ouvre dans un sens sur décision de Rabat, se referme dans l’autre sur arrangement bilatéral, et l’Espagne compte les entrées comme on relève un compteur.
Sur le rôle des réseaux sociaux, le témoignage recoupe ce qu’ont documenté les médias espagnols : publications Instagram annonçant l’ouverture de la frontière, comptes Facebook suivant les patrouilles des garde-côtes, vidéos TikTok indiquant par où nager. « Nous, on a vu les infos sur les réseaux sociaux. On a pris des voitures et on a foncé. » Assane a conduit depuis Casablanca, où il travaillait comme chauffeur VTC, en abandonnant sa voiture à la frontière. Ses amis sénégalais ont fait pareil, véhicules garés côté marocain, clés camouflées, au cas où il faudrait revenir. Ce sont des gens qui ont des vies carrément supportables.
Ce que Madrid ne dit pas
Lapierre arrive avec un chiffre en tête, celui que répètent les rédactions : 95 % des migrants seraient repartis. Il annonce d’emblée qu’il a un doute. Il avait raison de l’avoir.
« On dit qu’ils sont repartis, qu’il n’en reste que 1 000. C’est absolument un mensonge. Il en reste au minimum 5 000, parce que tous les quartiers de la périphérie sont bien pleins », lui répond un habitant. Un autre précise : le centre-ville est calme, mais dès qu’on sort vers la périphérie, des jeunes dorment encore dans les rues et dans les quartiers par milliers. On a donc raison de douter des chiffres officiels qui sont là pour tenter d’apaiser la crise.
Quatre jours plus tard, le 8 août, le président de Ceuta, Juan Jesús Vivas, a publiquement contesté le chiffre de 2 000 restants avancé par Madrid et estimé qu’entre 8 000 et 11 000 personnes se trouvaient toujours dans l’enclave. Un écart de un à cinq, entre le gouvernement central et l’exécutif local, sur un territoire de dix-neuf kilomètres carrés.
Le témoignage de trottoir avait quatre jours d’avance sur la polémique institutionnelle, et il visait juste. C’est la démonstration la plus nette de ce que vaut le terrain contre le communiqué.
« Ceuta ne se rend pas »
Le mot qui revient sur toutes les lèvres des habitants est : « invasion ».
« Une deuxième invasion. Et c’est le deuxième avertissement qu’on reçoit », lâche un homme sur la place. Un autre : « Ils sont entrés par où ils ne devaient pas entrer. Nous, quand on entre, on doit entrer avec des documents, avec un passeport. Eux ne sont pas entrés comme ça. Une invasion totale. »
Le grief porte d’abord sur les moyens, et le calcul se passe de commentaire. « Avec quarante policiers et gardes civils qu’on a ici à la frontière, on ne peut rien faire contre une invasion de 50-60-70 000. Nous, on est 85 000. » Vient ensuite le fond du dossier : « On leur lâche un paquet d’argent pour qu’ils maintiennent une barrière de contention et que les gens n’entrent pas, mais on n’y arrive pas. Alors cette contention, c’est à nous de la mettre. Il faut être prêts à freiner l’immigration nous-mêmes et ne pas dépendre de ce que fait le royaume du Maroc, parce qu’on a vu qu’il nous trahit et qu’il ne tient pas ses engagements. »
Sur la souveraineté, la réponse est unanime et sans nuance. « Ce n’est pas le Sahara, ce n’est pas Gibraltar, ça n’a jamais été marocain. Le Maroc ne peut pas réclamer une ville qui n’a jamais été à lui. » Et cette phrase, qui dit tout de ce que représente un territoire pour ceux qui y sont nés : « J’ai ma famille enterrée ici. Je mourrai ici, debout ou assis, peu importe. Comment on va laisser notre maison ? »
Ces habitants ne sont pas des idéologues venus du continent. Ils rappellent, eux-mêmes, que Ceuta vit avec quatre cultures depuis des siècles et qu’on y a toujours bien vécu. Plusieurs racontent la même séquence : les premiers jours, les Ceutis ont acheté de l’eau et de la nourriture aux arrivants. Puis certains sont entrés dans des logements, ont tenté de forcer des commerces, et les quartiers se sont fermés. La générosité a tenu le temps qu’elle pouvait tenir. C’est le nombre qui l’a emportée. Ici je n’évoquerais pas les chiffres sur les violences ou les actes illégaux commis par les immigrés illégaux, je réserverais cela pour un prochain article pour faire le bilan. Mais sachez qu’il y a des vidéos de pillages et d’agressions sur la population de Ceuta.
Ni guerre ni misère
La partie la plus instructive du reportage démonte le récit humanitaire, et elle le fait avec les mots des intéressés.
Redouane décrit le dispositif avec une précision de professionnel. Le parcours : demande d’asile sur place, un à trois mois dans le centre géré par la Croix-Rouge, puis un billet payé pour la péninsule, Almería ou Algésiras. Il connaît aussi les taux de succès par nationalité. « Pas les Marocains, pas les Algériens, pas les Tunisiens. Les Africains, surtout les Soudanais, parce qu’ils ont la guerre. Eux sont acceptés plus facilement. » Lui-même sait qu’il n’a aucun titre à faire valoir. « On tente la chance. »
Sur les motivations, il balaie le lieu commun en trois phrases. « Ce n’est pas une question d’argent. La plupart des Marocains, ils ont de l’argent, ils travaillent bien. Ce n’est pas comme les autres pays. Mais eux, ils veulent aller en Europe, vivre en Europe, changer leur mode de vie. La plupart, ils veulent la liberté ou bien le passeport rouge pour aller n’importe où. Parce qu’avec un passeport marocain, tu ne peux rien faire. »
Ce ne sont donc ni des réfugiés ni des misérables. Ce sont des gens qui ont un travail, une voiture, parfois un camion laissé à la frontière, et qui veulent le document européen. L’asile n’est pas une protection recherchée, c’est une procédure à traverser.
Et il y a le marché. Cinq mille euros la traversée en jet-ski, avec cette précision qui mérite qu’on s’y arrête : « J’ai vu de mes yeux des jet-skis qui viennent d’Espagne, récupèrent deux personnes et repartent avec. » Les passeurs opèrent depuis la rive européenne.
Quinze kilomètres à la nage
Plusieurs des hommes croisés cette nuit-là n’attendent pas l’asile. Ils comptent traverser le détroit de Gibraltar à la nage. Amide, 22 ans, montre sa combinaison. Interrogé sur le danger, il répond que non, c’est facile.
Ce n’est pas facile. Au point le plus resserré, le détroit fait quatorze kilomètres, et nager en ligne droite y est pratiquement impossible : en surface, les eaux atlantiques entrent en Méditerranée pendant qu’en profondeur une eau plus salée repart vers l’ouest, et les courants peuvent déporter un nageur de plusieurs kilomètres. C’est l’une des voies maritimes les plus fréquentées au monde, où un nageur reste indétectable depuis un porte-conteneurs. L’eau tourne entre 18 et 22 degrés, de quoi provoquer une hypothermie au bout de quelques heures.
Ils le savent, et ils y vont quand même, parce que le calcul intègre le sauvetage. Redouane expose la mécanique sans détour : « Si tu passes sept kilomètres, tu arrives dans les eaux internationales. Là, si la marine espagnole te voit, ils peuvent te prendre et te ramener sur la côte espagnole. » Assane est plus direct encore : « Si on force un peu plus loin, la marine va venir nous récupérer, c’est sûr. Ils ne vont pas nous laisser mourir. »
Le dispositif de secours européen est devenu un paramètre du trajet : « Ceux qui ont fait le plus long passage se sont fatigués et se sont noyés à l’intérieur. Trois jours après, il y a beaucoup de corps qui sont sortis. ». C’est presque du suicide, et personne ne les retient. Plutôt que de chercher à les récupérer, ce qui les pousse à se jeter à l’eau, il conviendrait peut-être de les empêcher de partir. Une politique qui promet le sauvetage à ceux qui partent finit par engendrer la mort qu’elle prétendait éviter.
Le face-à-face
Vers la fin du reportage, Lapierre annonce sa couleur à Assane, sans agressivité et sans se cacher derrière une fausse neutralité. Il lui dit qu’il fait des vidéos, qu’il est plutôt contre l’immigration, que la culture française est fragilisée par les arrivées de masse. Il ajoute qu’à titre individuel ils pourraient être amis, mais que des millions d’Assane changent la France.
La réponse est intéressante parce qu’elle confirme tout ce qui précède. Sur le motif d’abord : le Sénégal n’est pas en guerre, Assane le reconnaît immédiatement, il vient pour une vie meilleure. Sur le déclencheur : c’est en apprenant que l’Espagne avait délivré des milliers de visas au Sénégal qu’il s’est dit que c’était l’occasion à ne pas rater. Sur la capacité d’accueil, enfin, cette phrase qui résume mieux qu’un long discours ce à quoi l’Europe fait face : « L’Europe est vaste. Il n’y a pas que l’Espagne. Il y a la France. »
Puis vient l’argument de la preuve visible : « En Afrique, les belles maisons que tu vois, c’est les anciens immigrés qui ont construit ça. Ils font des économies en France pour venir construire des immeubles. Si on te dit que la France ne marche pas, tu ne vas pas le croire. La preuve est là. »
Il n’a pas tort sur ces faits, mais il y a un problème. Il ne voit que les preuves de réussites, il ne voit pas ceux qui ont échoué. C’est le biais du survivant. Les réussites dont il parle, c’est peut-être des succès de familles de plusieurs générations. Mais ça, il ne le voit pas.
Le lendemain, à la Puerta de Europa
Le reporter a tourné une seconde journée, et il l’a passée au sud, au plus près de la ligne. C’est là que se trouve le poste du Tarajal, sur la N352, sous un panneau qui annonce sans ironie Puerta de Europa. C’est de là que viennent toutes les images qui ont tourné sur les réseaux.
Le centre-ville qu’il traverse pour y descendre ressemble à une station balnéaire andalouse. Rue pavée, cafés, petits arbres taillés pour l’ombre, une architecture d’inspiration andalouse qui dit assez que l’endroit est espagnol depuis des siècles. Puis l’avenue qui mène à la frontière change de population d’un coup.
« Tu as un profil type que tu rencontres dans les rues. Des jeunes hommes entre 25 et 30 ans, en claquettes, en groupe, de type maghrébin. » On est lundi, il est 11h30. Ils sont assis par terre, adossés aux murs, ils attendent. Que des hommes, note le reporter à trois reprises sur quelques centaines de mètres. Pas une femme, pas un enfant.
Une habitante d’un certain âge résume la semaine en espagnol : on vit mal, nous ne sommes pas habitués à ces choses, on s’enferme chez soi avec beaucoup de peur, portes fermées, on n’a jamais vu ça. Ici, dit-elle, on ne s’en prend à personne, on vit comme en famille. Ce qui a changé, c’est ce qui est entré. Et sur le chef du gouvernement, la réponse tient en une phrase : « De Pedro Sánchez, ne me parlez pas. Il ne fait rien. ».
Trente-cinq personnes en quarante-cinq minutes
Puis vient la séquence qui justifie à elle seule le déplacement, et c’est une opération d’arithmétique.
Devant le poste-frontière, l’armée escorte des groupes vers le sas qui sépare l’Espagne du Maroc. D’abord seize hommes. Puis dix-sept. Entre les deux, quatre sont repartis de leur propre initiative, dont l’un résume son séjour en une phrase : « J’ai pas trouvé à manger, il y a pas d’argent, je repars. » Trente-cinq personnes en quarante-cinq minutes.
Lapierre fait le calcul à voix haute devant sa caméra. À ce rythme, 24 h/24 pendant cinq jours, on évacue environ 5 600 personnes. Il en faudrait dix fois plus. On lui dit qu’il n’en reste que 1 200 dans la ville. Il répond que c’est impossible, et le raisonnement tient : ou bien un flux de retour massif a eu lieu dans les jours précédents, par dizaines de milliers, et personne ne l’a filmé alors que tout le reste de l’épisode a été filmé sous tous les angles, ou bien le compte n’y est pas.
C’est la même conclusion que celle des habitants la veille au soir, et la même que celle de Juan Jesús Vivas quatre jours plus tard. Trois observations indépendantes, un seul chiffre officiel, et c’est le chiffre officiel qui est seul de son côté.
La reconduite elle-même se passe sans violence. Les militaires ne bousculent pas, ils font comprendre qu’il n’y a pas d’autre issue. Un jeune résiste. Plusieurs négocient pour rester. Et sur la colline au-dessus, des immigrés illégaux qui sont déjà passés regardent la scène et leur adressent des signes de moqueries et des rires. L’un d’eux fait un geste que Vincent Lapierre interprète comme un « vous reviendrez ». Il fait le signe de revenir/refaire un tour avec sa main.
Une armée qui n’a pas le droit de demander les papiers
Reste la question que Vincent Lapierre pose au bon endroit : pourquoi ces seize-là, et pas les centaines d’hommes au même profil qui traînent depuis le matin sur toute l’avenue ?
La réponse vient d’un légionnaire, obtenue par un membre de l’équipe parce que les militaires ont interdiction de parler à la presse. Ils ne sont pas habilités à demander leurs papiers d’identité aux personnes dans la rue. S’ils ont un doute et que ce doute leur paraît fondé, ils constituent un groupe et le raccompagnent. Sinon, ils ne peuvent rien faire. En pratique, le critère est linguistique : qui ne parle pas espagnol est présumé ne pas être espagnol.
Voilà l’état réel du dispositif. L’Espagne a déployé la Légion à sa frontière, des hommes qui n’avaient pas dormi depuis le jeudi, et elle leur a retiré l’outil élémentaire du contrôle d’identité. Le résultat est un tri au jugé, quinze personnes par demi-heure, pendant que le reste de la ville attend assis sur les trottoirs à cent mètres de là.
Le même légionnaire emploie le mot que les civils employaient la veille : invasion. Il ajoute que c’est la troisième fois, que certains de ses camarades sont d’ici et voient leur ville dans cet état, et que ses propres parents se sont enfermés chez eux au plus fort de l’épisode. Il dit aussi son désaccord avec le gouvernement de Pedro Sánchez. Quand l’armée d’un pays et les habitants qu’elle protège emploient le même mot, ça en dit long sur la lassitude des Espagnols.
Cinq cents mètres de bouée
Sur la plage, un élément nouveau flotte à la surface de l’eau et prolonge le vieux brise-lames du Tarajal. Lapierre le repère avant de savoir ce que c’est.
C’est la réponse du gouvernement espagnol à sa propre justice. Une barrière pneumatique de cinq cents mètres, posée par la Société de sauvetage maritime avec la Marine et la Guardia Civil, qui dépasse de trente à soixante-dix centimètres au-dessus de l’eau, descend jusqu’à un mètre en dessous et intègre un dispositif censé empêcher le passage en plongée. Le chantier a démarré le samedi 1ᵉʳ août à 7h50, le lendemain de l’annonce faite par Sánchez depuis Ceuta. L’ensemble est opérationnel depuis le 2 seulement.
Son rôle n’est pas d’arrêter quelqu’un. Il est d’exister juridiquement. Ça en devient complètement ridicule.
La chaîne judiciaire mérite d’être suivie, parce qu’elle explique tout le reste. En septembre 2024, un tribunal de Ceuta juge que le rejet à la frontière ne peut pas s’appliquer à ceux qui arrivent à la nage : la loi sur les étrangers réserve cette procédure à qui entre en franchissant des « éléments de contention frontaliers », et il n’y a pas de grillage en pleine mer. Le tribunal supérieur d’Andalousie confirme en mars 2025. Le Tribunal Supremo tranche le 29 juin 2026, arrêt notifié le 8 juillet. Trois semaines plus tard, la digue est contournée par des dizaines de milliers.
Mais le Supremo avait ajouté une phrase que le gouvernement a lue attentivement : rien n’impose que ces éléments de contention soient terrestres, on peut aussi en installer en mer. Le tribunal qui retirait l’outil indiquait dans le même arrêt comment le récupérer. D’où la bouée.
On peut y voir, comme le fait le reporter sur place, une illustration de l’impuissance européenne : une norme juridique empêche de tenir une frontière, et la réponse tient en un boudin gonflable posé sur l’eau. On peut aussi regarder de plus près ce que c’est, et c’est peut-être pire. La frontière existait déjà, matérialisée, gardée, avec un sas, des barbelés et un poste de contrôle. Il a fallu en fabriquer une seconde, purement déclarative, pour que la première redevienne opposable. L’État espagnol n’a pas construit un obstacle. Il a construit une pièce à conviction.
Le Príncipe
Dernière étape, le quartier du Príncipe, collé à la frontière. Ses habitants sont espagnols, de confession musulmane pour la plupart, et ce sont eux qui ont pris la vague en premier. Quand les arrivants ont traversé la plage, c’est sur ces rues-là qu’ils sont tombés.
Sur la colline, des ordures partout et des hommes installés dans le maquis. La rumeur locale veut que ce qui reste de migrants stationne ici, et le terrain s’y prête, avec ses pentes, ses cachettes et une proximité culturelle qui permet de ne pas se faire remarquer. Le cimetière musulman du quartier a été vandalisé pendant les affrontements, des morceaux de tombes arrachés et jetés sur les policiers. Ces images ont circulé.
Ce que disent les habitants du Príncipe est le point le plus intéressant de la séquence, parce qu’il ne correspond à aucun camp. Ils ne défendent pas les migrants. « Au début, nous étions abandonnés, parce que l’armée est arrivée beaucoup trop tard. Si elle était arrivée tôt, toute cette ruine ne serait pas en train de se produire. » Ils sortent en groupe avec des bâtons quand il le faut. Ils préviennent aussi le reporter qu’il ne peut pas filmer plus haut, parce qu’il y a des trafiquants dans le quartier. Un jeune du coin, pris à partie par des migrants qui lui proposent d’aller régler ça au Maroc, hausse les épaules : il n’a pas peur, dit-il, il ne faut pas avoir peur. Voilà l’un des angles morts du débat. Le quartier le plus maghrébin de Ceuta est aussi celui qui a le plus mal vécu l’arrivée des migrants.
Un mot venu de Washington
Croisé sur place, le militant identitaire européen Raphaël Ayma, venu avec les militants pour le Save Europe Act, fait référence à une déclaration de Donald Trump du 3 juillet. En pleine querelle sur les dépenses militaires de l’OTAN, le président américain rappelait que l’Espagne avait renoncé à Cuba, Guam, les Philippines et Porto Rico, avant de lâcher que les Espagnols « apprendront bientôt ». Ceuta n’est pas nommée. La presse de l’enclave y a pourtant lu une menace, et Ayma la reprend à son compte.
Raphaël Ayma rappelle par ailleurs que Ceuta n’est pas une colonie, qu’un traité du XVIIᵉ siècle en fait une ville espagnole et qu’elle existait avant l’État marocain. Il a raison, et c’est même l’argument central de la position espagnole.
Le dossier n’a de toute façon pas besoin d’une menace américaine pour tenir. Ce qui se voit à l’œil nu suffit : une frontière que Rabat ouvre et referme selon son agenda, une jurisprudence qui a retiré le renvoi immédiat, les propres tribunaux espagnols lui ont retiré le renvoi immédiat et une armée qui n’a pas le droit de demander les papiers…
Rendez-vous le 15 août.
De nouveaux appels circulent depuis quelques jours sur les réseaux sociaux pour un second passage massif, fixé au 15 août. Le porte-parole du gouvernement de Ceuta, Alejandro Ramírez, a confirmé avoir transmis les publications aux autorités espagnoles. Juan Jesús Vivas réclame le maintien de l’armée dans les rues et la frontière. Dimanche soir, place de la Constitution, les habitants étaient appelés à se rassembler derrière un mot d’ordre sans ambiguïté : « Ceuta no se rinde » (« Ceuta ne se rend pas »).
L’onde de choc ne s’est pas arrêtée à la digue. L’Italie a évoqué la suspension de Schengen avec l’Espagne. Laurent Nuñez a donné instruction de renforcer les contrôles à la frontière franco-espagnole dès le soir du 30 juillet. Une frontière extérieure qui cède se paie aussitôt en frontières intérieures qui se referment, et la libre circulation ne tient plus que par ses cloisons.
C’est là que Ceuta cesse d’être une affaire espagnole. Les Espagnols ont-ils encore les moyens de faire respecter une frontière dont ils ne détiennent la clé du côté marocain ? Vont-ils se mobiliser pour le faire respecter ?
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